Art-thérapie et (non) interprétation : ce que l'image ne dit pas
« L'image n'est pas un message à décoder : c'est une expérience à traverser. »
— Mala Betensky
Introduction
Visiblement inquiète, une enseignante s'approche de l'art-thérapeute après sa conférence et lui tend le dessin d'un élève (tonalité sombre, une tombe sous la lune, un ciel foncé traversé d'un éclair). « Qu'est-ce que ça veut dire ? » demande-t-elle.
Une cliente, lors d'une première séance, présente ses peintures remplies de visages déformés : « Qu'est-ce que ça signifie ? » Elle attend un diagnostic, ou une confirmation de quelque chose.
Il y a quelques années, je reçois dans ma messagerie un dessin d’enfant. La personne qui me l’envoie (m’est inconnue) me demande : « pouvez-vous me dire ce que vous voyez dans ce dessin ». La personne ne se présente pas, ne donne aucun détail sur l’enfant ou le contexte du dessin et s’attend à une lecture de ma part.
Trois exemples. Une seule réponse : l'art-thérapeute n'interprète pas les images.
En tous cas, pas ainsi.
On lui prête pourtant un pouvoir de prédiction mystérieux, qui ressemblerait à « lire les cartes de tarot ». Régulièrement, on lui demande de décoder des créations, de décrypter dans l'image un mal-être psychique, comme s'il existait une signification issue d'un dictionnaire symbolique des dessins.
Mais d'où vient ce malentendu sur l'interprétation ?
Cet article développe les origines de ce mythe persistant en art-thérapie, ainsi que les compétences réelles de l'art-thérapeute, qui ne consistent justement pas à interpréter une image créée par son client. Nous nous appuierons notamment sur l'approche phénoménologique de l'image (Betensky, 1995 ; Tobin, 2001 ; Hinkel, 2022), et sur la perspective francophone de Klein (2006).

Image, psychiatrie et psychanalyse
Les sources du malentendu
Pour comprendre la source de ce mythe, il faut remonter à la fin du 19e siècle. Dans les hôpitaux psychiatriques européens, les psychiatres remarquent les effets de la création sur leurs patients aliénés, plus calmes, parfois très prolifiques (MacGregor, 1989). Dans les années 1920, le psychiatre Hans Prinzhorn collecte plus de 5 000 œuvres de patients dans toute l'Europe dans le but d'aider au diagnostic, ce qui donnera l'ouvrage Bildnerei der Geisteskranken (L'art des fous), édité pour la première fois en 1922. Prinzhorn finira par rejeter cette perspective — estimant que la psychiatrie n'a pas à juger les personnes à travers leurs créations — mais l'idée, séduisante, fait son chemin (Prinzhorn, 1922/1972).
Cette logique de l'image comme outil de diagnostic a contaminé la lecture populaire des grands artistes. La « période bleue » de Picasso (1901–1904) est lue comme un index fiable de sa dépression. Les dernières toiles de Van Gogh sont régulièrement soumises à des « diagnostics rétrospectifs » d'épilepsie ou de trouble bipolaire. Il ne faut donc pas s'étonner que ce malentendu perdure à propos du métier de l'art-thérapeute.
Le développement de la psychanalyse y est aussi pour quelque chose. Freud a établi que l'inconscient se manifeste à travers les images, notamment dans les rêves. Jung a approfondi cette perspective avec l'inconscient collectif. La psychanalyse considère les images comme un langage à décoder et les images artistiques ne sont pas si différentes. Les tests projectifs comme le Rorschach (1921), avec ses taches d'encre utilisées comme outil d'évaluation psychologique, ont probablement ajouté à la méprise.
D'une intuition fondatrice à un mythe
Margaret Naumburg, souvent désignée comme pionnière de l'art-thérapie américaine, a conçu sa pratique en tant que psychothérapie par l'art. Très influencée par Freud et Jung, elle considère que le dessin permet au client de « traduire les images intérieures en projections picturales ». Mais rapidement, dans sa pratique, elle laisse au client le soin d'interpréter lui-même son œuvre (Naumburg, 1987). C'est cette formulation sur l'image comme miroir de l'inconscient qui a ancré l'idée que l'art-thérapeute est un décrypteur de symboles, alors que Naumburg elle-même y résistait.
Je reçois encore régulièrement des messages d'art-thérapeutes en formation qui me demandent comment « lire » un dessin ou interpréter une couleur. C'est la preuve que cet héritage est toujours vivace — y compris dans les formations professionnelles. Ce n'est pas un échec : c'est le reflet d'une histoire longue et cohérente dans sa logique propre.
Depuis les années 1970–80, la théorie et la pratique de l'art-thérapie ont considérablement évolué. L'approche psychanalytique représente aujourd'hui un courant parmi d'autres, aux côtés des approches phénoménologiques, humanistes, cognitivo-comportementales ou intégratives. Et dans la majorité de ces approches contemporaines, le travail de l'art-thérapeute consiste à s'abstenir d'interpréter l'image, pour offrir au client l'espace de trouver le message de l'image lui-même.

Déchiffrer l'image : une illusion
L'illusion du langage visuel
Le concept selon lequel les images possèderaient un vocabulaire universel (rouge = colère, noir = dépression, eau = pureté) est attrayant. Il promet une certitude là où il y a de l'ambiguïté. Mais cette idée place l'art-thérapeute en position d'expertise, ce qui pose un problème de dynamique de pouvoir.
L'art-thérapeute Tobin (2001), dans l'article « What does the picture mean? Toward a theory of interpretation of client art », challenge cette perspective. Les images ne fonctionnent pas comme le langage verbal. Le langage verbal possède un vocabulaire, une syntaxe, un lexique. Rien de tel n'existe pour les images. Même si le cliché dit « rouge de colère », ce que le rouge signifie pour une personne dépend de son histoire culturelle, émotionnelle et personnelle. Parfois, la couleur rouge a été choisie parce qu'il ne restait que cette couleur dans la boîte à crayons. La recherche d'une « recette interprétative » à appliquer sur un dessin pourrait, au lieu d'aider la personne, entraver son progrès thérapeutique.
Au mieux, cette perspective révèle les projections de l'art-thérapeute sur la création. Au pire, elle est réductrice et enlève à la personne la possibilité de découverte et le pouvoir sur sa propre création.

L'art-thérapeute comme partenaire actif de sens
Comme attitude, Tobin préconise « l'ignorance socratique éclairée » (2001) : celui qui « sait qu'il ne sait pas » pose des questions au client : « parlez-moi de cette image, enseignez-moi — vous savez mieux que moi. » Le client détient l'autorité sur la signification profonde de son image. En posant des questions ouvertes et en s'abstenant d'y projeter ses propres biais, l'art-thérapeute permet à la personne de se responsabiliser et de s'investir par rapport à sa création.
Éventuellement, la signification émerge du dialogue entre le client et son œuvre, avec l'art-thérapeute comme témoin facilitant. S'il y avait un début d'interprétation de la part de l'art-thérapeute, elle serait hypothétique, provisoire, et ne pourrait être élaborée sans contexte.
Il est important de préciser ce que l'art-thérapeute peut faire, parce que se taire complètement n'est pas non plus aidant. Refléter ce qu'on observe (« je remarque que tu as beaucoup appuyé sur le crayon ici »), nommer une émotion visible dans le processus sans la coller à l'image (« tu sembles émue en regardant ce que tu viens de faire »), ou poser une hypothèse provisoire offerte comme une question plutôt qu'une affirmation, tout cela reste dans le registre de l'accompagnement, pas de l'interprétation. La frontière : c'est le client qui a le dernier mot, toujours.
L'approche phénoménologique : voir avant d'interpréter
Si la psychanalyse a placé l'image comme expression visible de l'inconscient, le courant humaniste (porté par Carl Rogers dès les années 1950) a déplacé le centre de gravité du savoir du thérapeute vers le client. La personne est considérée comme l'experte de sa propre expérience. L'image n'appartient pas à l'interprétation et aux connaissances de l'art-thérapeute. Elle appartient à celui ou celle qui l'a créée.
Parmi les influences humanistes, la phénoménologie — un courant philosophique fondé par Husserl et développé par le français Merleau-Ponty (1945) — a trouvé sa place dans la psychothérapie d'aujourd'hui. Elle demande au thérapeute de mettre les a priori de côté et d'amener le client dans une expérience vécue ici et maintenant, via la description de l’image. Elle pose une question simple devant l'image : qu'est-ce qu'on perçoit ? Cette suspension du jugement — ce que les phénoménologues nomment l'épochè — est important dans la posture de l'art-thérapeute.
En art-thérapie, la question « pouvez-vous décrire ce que vous voyez ? » permet de laisser de côté les « pourquoi » et les explications pour amener le client à décrire l'expérience vécue.

La question à poser
Mala Betensky, dans son ouvrage What do you see? Phenomenology of therapeutic art expression (1995), développe une méthode phénoménologique face à l'image en plusieurs étapes. Juste après la création, elle pose cette question à son client : « que voyez-vous ? »
D'abord, décrire ce qui est là : les formes, les couleurs, les lignes, les textures, ce qui est présent et ce qui est absent. Cette première étape court-circuite le réflexe interprétatif et ouvre un espace d'observation pure. La personne, en articulant ce qu'elle voit, entre en contact avec son œuvre de manière nouvelle. Elle devient observatrice de sa propre expression. C'est là que la porte de son univers intérieur s'ouvre.
Puis, dans un second temps, viennent le ressenti, la subjectivité, et éventuellement, du sens. Cette progression permet de court-circuiter l'impulsion d'expliquer : « j'ai dessiné ça, donc ça veut dire que… ». L'invitation à regarder ralentit le processus. Elle crée de l'espace entre l'acte de créer et l'acte de comprendre. C'est dans cet espace que quelque chose peut émerger — qui n'était pas forcément attendu. Et ce qui n'est pas attendu offre des prises de conscience souvent salutaires.
L'art-thérapeute formé développe la capacité d'habiter cet espace avec la personne, sans le remplir prématurément de ses projections. Ne pas être à l'aise avec l'ambiguïté est courant. Accompagner sans interpréter s'apprend à partir d'erreurs et de supervision à travers le temps. Judith Rubin (2010) le formule clairement : le principe est d'intervenir « dans la manière la moins restrictive et la plus facilitatrice possible » (p. 80). Ce n'est pas un savoir-faire, c'est un savoir-être.
L'art-thérapeute n'est pas analyste
Du côté francophone, le psychiatre Jean-Pierre Klein (fondateur de l'INECAT à Paris) développe une critique articulée de l'interprétation de l'image. Dans son livre L'art-thérapie (collection Que sais-je ?, 2006), il distingue deux pratiques souvent confondues : la psychothérapie analytique à support artistique, qui utilise le dessin comme matière à décrypter (pratiquée par les héritiers de la psychanalyse). Ensuite, l'art-thérapie basée sur le processus de création, où c'est le chemin parcouru de création en création qui est thérapeutique — et non la signification de l'œuvre.
Ce qui rend la position de Klein particulièrement intéressante, c'est son ancrage dans une temporalité différente. L'interprétation est rétrospective : elle regarde en arrière, cherche le passé dans la forme. L'art-thérapie, selon lui, est prospective : elle s'intéresse au devenir de la forme créée, à l'évolution imprévisible du sujet. Elle relève davantage du récit (de la légende qu'on construit ensemble) que le décodage. On ne lit pas ce qui a été. On accompagne ce qui cherche à advenir.
Pour Klein, l'interprétation comporte trois écueils majeurs :
- L'intrusion : traduire rapidement des formes en pulsions « abolit la distance » et colle le sujet à sa souffrance sans ménagement.
- Le réductionnisme : l'œuvre n'est plus qu'un test projectif servant à confirmer un diagnostic préétabli.
- L'appropriation de la découverte : l'art-thérapeute risque de priver le client de sa propre capacité à trouver le sens. Klein cite Julien Gracq : « Certains croient posséder une clé et ne cherchent qu'à arranger l'œuvre en forme de serrure. »
L'art-thérapeute ne dira pas aux personnes ce qu'elles sont à travers leurs œuvres. Son rôle est de favoriser la rencontre entre le sujet et sa création, et de la protéger.

Ce que l'art-thérapeute « fait »
Si l'art-thérapeute n'interprète pas, que fait-elle* ?
L'art-thérapeute professionnelle crée un espace sécure dans lequel la création est possible et la personne accueillie sans a priori. Elle n'observe pas seulement le résultat, mais le processus créatif, qui apporte souvent plus que ce qui est visible. Après la création, elle facilite la rencontre du client avec son œuvre par des questions ouvertes, des invitations à décrire, à ressentir, à nommer. Elle laisse flotter les silences. Elle soutient sans diriger. Elle témoigne sans juger.
Le focus sur le processus créatif plutôt que sur le résultat est dû notamment à Edith Kramer (1971), pionnière américaine de la profession. Kramer considérait le processus comme un mouvement de sublimation artistique. Guérir ne passe pas par la parole sur l'image, mais par l'acte de créer lui-même et l'image restera toujours l’apanage du client.
En séance, l'art-thérapeute Hinkel (2022) décrit sa présence comme celle d'un témoin presque silencieux : « Je n'avais rien dit depuis longtemps. Je ne participais pas à la conversation. J'étais simplement attentif au fait qu'en laissant Mme B. verbaliser les pensées par rapport à son dessin, Mme B. pouvait entrer réellement en contact avec elle-même. »
Cette posture de retenue trouve une résonance avec Shaun McNiff (1992), qui s'appuie sur la pensée de James Hillman, psychanalyste jungien, fondateur de la psychologie archétypale. Pour Hillman (1983), l'image possède une vie propre : c'est « une psychopompe, un guide avec une âme » (p. 62). Elle ne se laisse pas réduire à une étiquette. Elle doit être donc approchée comme une entité autonome, pour ouvrir de nouvelles perspectives au client. McNiff applique cette posture en art-thérapie : traiter les œuvres comme des « êtres qui guident, observent et accompagnent » — et non comme des signes à évaluer (1992).
Une attention à ses propres projections
L'un des apprentissages centraux de la formation d'art-thérapeute est la prise de conscience de sa propre subjectivité : ses préférences, ses espoirs, ses aversions, son désir d'aider l'autre. Un tableau rempli de noir peut signifier des choses très différentes selon la personne qui le crée. L'art-thérapeute qui projette sa propre symbolique sur l'œuvre du client ne lui rend pas service.
Devenir un art-thérapeute suffisamment « bon » implique de se connaître : d'observer ses propres émotions, réactions et biais durant la séance. Ce travail continu sur soi (aidé par la supervision et les pairs) permet de dégager une présence subjective de l'espace thérapeutique. Pas forcément neutre, mais le moins interventionniste possible.
Quand l'image inquiète : une posture à tenir
Il serait malhonnête de ne pas aborder ici un moment clinique que tout art-thérapeute rencontre : l'image qui inquiète. Un dessin qui contient des motifs d'automutilation. Une peinture traversée d'idées qui évoquent le danger. Que faire ?
La posture phénoménologique ne signifie pas l'aveuglement. L'art-thérapeute observe le processus, le comportement en séance, le contexte clinique. C'est là qu'elle intervient, non en décodant l'image, mais en nommant ce qu'elle observe dans la relation : « Je remarque que tu as l'air de porter quelque chose de lourd aujourd'hui. Est-ce que tu veux en parler ? » L'image reste à sa place. La relation thérapeutique prend le relais. Savoir quand sortir du cadre phénoménologique pour assurer la sécurité du client fait partie de la compétence clinique que la formation de trois ans minimum (avec stages et supervision) vise à développer.

Étude de cas : devenir amie avec soi-même
Profil : Madame B., 52 ans, patiente en clinique psychiatrique, Allemagne.
Madame B. est une femme cultivée, toujours vêtue de blanc, qui déploie une énergie considérable pour dissimuler sa souffrance derrière sa réserve. Elle entre dans l'atelier d'art-thérapie avec un portfolio de ses créations (inspirées du postimpressionnisme) et demande à l'art-thérapeute si ses œuvres ont de la valeur — espérant que ces images confirmeront sa propre valeur en tant que personne.
L'art-thérapeute Christoph Hinkel (2022) refuse d'entrer dans le jeu de l'évaluation. Juger les œuvres reviendrait à juger la personne. Il l'invite plutôt à choisir les œuvres qu'elle sauverait d'un incendie imaginaire. Madame B. en sélectionne six et installe une mini-exposition, décidant de chaque détail : la disposition, la hauteur d'accrochage, l'ordre de la visite. Elle devient commissaire de sa propre exposition.
Devant l'œuvre qui l'attire le plus — un dessin inspiré d'Egon Schiele représentant une femme assise au genou plié — Hinkel l'invite à décrire l'image objectivement. Elle décrit les lignes, le format, les couleurs. Puis il l'invite à ressentir les lignes avec son corps, à les « habiter ».
Quelque chose se produit. En imaginant qu'elle se trouve à la place de la femme peinte, Madame B. commence un dialogue intérieur. La femme dans le tableau « la regarde ». Dans ce regard imaginaire, Madame B. se retrouve à lui parler comme à une amie — avec une douceur qu'elle ne s'accorde jamais à elle-même.
Elle pleure. Non par douleur, mais par compassion pour cette amie dans le tableau qui, elle aussi, est épuisée, triste et tendue. En accordant à la figure peinte ce qu'elle ne peut s'accorder à elle-même (la permission d'être triste), Madame B. s'offre un instant ce même droit.
Tout cela a pu se produire parce que l'art-thérapeute n'a pas répondu à l'invitation d'interpréter. En se rendant témoin quasi-silencieux, il a laissé Mme B. prendre contact avec des parts profondes d'elle-même, via ses peintures. Ne pas interpréter l'image a ouvert un espace que Madame B. a investi pour dialoguer avec les parties de ses œuvres — et contacter sa tristesse d'une façon que les interprétations n'auraient probablement pas touché.
(Adapté de l’article: Hinkel, C. (2022). Becoming friends: Or the moment when dialogue with a drawing led to a form of self-connection during an art therapy session)

Faits saillants
- L'art-thérapeute professionnelle n'interprète pas les images de ses clients.
- La meilleure interprétation de l'image est celle du client.
- Toute interprétation est provisoire et le sens appartient toujours au client.
- L'art-thérapeute crée les conditions pour que le client entre en dialogue avec sa propre création.
- Il n'existe pas de dictionnaire universel permettant de décoder les symboles d'une œuvre visuelle faite en art-thérapie.
- L'approche phénoménologique de Mala Betensky propose de décrire l'image, puis de la ressentir, avant d'en chercher un sens.
- La posture d'« ignorance socratique éclairée » (Tobin, 2001) restitue le pouvoir au client.
- Klein (2006) distingue l'art-thérapie du processus (prospective) de la psychothérapie à support artistique (rétrospective).
- Refléter, nommer une émotion ou poser une hypothèse provisoire reste dans le registre de l'accompagnement — à condition que ce soit le client qui ait le dernier mot.
- L'image créée en art-thérapie se retrouve chargée de projections — du client, de l'art-thérapeute, de ceux qui veulent une interprétation — ce qui confirme la nécessité d'une formation solide.
Conclusion
Il y a quelque chose de révolutionnaire dans le fait que l'art-thérapeute refuse d'interpréter une image pour permettre une démarche plus profonde et nuancée. L'art-thérapeute n'a pas à tout comprendre. L'image créée en séance n'est pas une énigme à résoudre. Et le silence devant une œuvre peut être bien plus thérapeutique qu'une brillante interprétation.
Ce que la pratique de l'art-thérapie professionnelle enseigne — à travers Betensky, Hinkel, Tobin, McNiff, Rubin et Klein — c'est que la transformation ne vient pas de l'expert qui devinerait ce que le client ne sait pas. La personne, accompagnée dans cet espace, voit elle-même ce qu'elle ne pouvait pas voir seule. Ne pas interpréter, c'est faire confiance à la capacité de la personne. Et cette confiance, soutenue par une présence formée, attentive, non interventionniste, est peut-être la forme la plus développée de la compétence clinique.
Madame B. n'avait pas besoin qu'on lui dise que son dessin représentait son épuisement. Elle avait besoin de s'asseoir devant la femme qu'elle avait dessinée et de lui parler comme à une amie, pour se découvrir, enfin, capable de s'offrir cette compassion qui lui manquait.
C'est cela, l'art-thérapie : une rencontre entre un être humain et sa propre capacité de création, accompagnée par un-e professionnel-le dont la compétence principale est de ne pas intervenir trop vite — et souvent, de s'enlever du chemin.
La prochaine fois que quelqu'un vous demande ce que ce dessin veut dire, vous pourrez répondre en toute honnêteté : « Je ne sais pas encore. Je n'interprète pas les images. C'est la personne qui l'a créé qui le découvrira, si nous travaillons ensemble. »
* Les art-thérapeutes sont à très large majorité des femmes. Alors le féminin l'emporte.
Pour aller plus loin
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Références bibliographiques
Betensky, M. G. (1995). What do you see? Phenomenology of therapeutic art expression. Jessica Kingsley Publishers.
Hillman, J. (1983). Healing fiction. Station Hill Press.
Hinkel, C. (2022). Becoming friends: Or the moment when dialogue with a drawing led to a form of self-connection during an art therapy session. JoCAT – Journal of Creative Arts Therapies, 17(2), 1–12.
Klein, J.-P. (2006). L'art-thérapie. Presses Universitaires de France (Que sais-je ?).
Kramer, E. (1971). Art as therapy with children. Schocken Books.
MacGregor, J. (1989). The discovery of the art of the insane. Princeton University Press.
McNiff, S. (1992). Art as medicine: Creating a therapy of the imagination. Shambhala.
Merleau-Ponty, M. (1976). Phénoménologie de la perception (2e éd.). Gallimard. (Ouvrage original publié en 1945).
Naumburg, M. (1987). Dynamically oriented art therapy: Its principles and practices. Grune & Stratton.
Prinzhorn, H. (1972). Artistry of the mentally ill: A contribution to the psychology and psychopathology of configuration. Springer-Verlag. (Ouvrage original publié en 1922).
Rogers, C. R. (2013). L'approche centrée sur la personne. Éditions Ambre.
Rorschach, H. (1921). Psychodiagnostics. Hans Huber.
Rubin, J. A. (2010). Introduction to art therapy: Sources and resources (2nd ed.). Routledge.
Tobin, B. (2001). What does the picture mean? Toward a theory of interpretation of client art. Art Therapy: Journal of the American Art Therapy Association, 18(3), 150–158.
Livres recommandés
Betensky, M. G. (1995). What do you see? Jessica Kingsley Publishers. — La référence phénoménologique incontournable. Betensky y développe sa méthode du regard intentionnel et la progression descriptive qui restitue au client l'autorité sur son œuvre.
