Histoire de l’art-thérapie : origines de la profession
Par Alice Albertini, art-thérapeute MA.
Cet article aborde l’histoire de l’art-thérapie plastique.
« La création d’une image est une mise en forme de l’expérience,
à la fois émotionnelle et perceptive. »
Edith Kramer
Introduction
L’origine de l’art-thérapie est celle d’une rencontre improbable entre deux mondes : celui de l’art, cet espace mystérieux d’expression, et celui de la thérapie, le soin et la relation. Cette alliance inédite, encore peu connue, s’est construite pas à pas au fil du XXᵉ siècle, portée par des artistes, des psychiatres, des pédagogues et des philosophes qui observaient la puissance transformatrice de l’acte créatif et qui ont décidé de développer un métier à part entière en partant de ce postulat.
En 1945, dans un sanatorium britannique, un peintre convalescent nommé Adrian Hill griffonne pour tromper l’ennui. Il découvre que le dessin apaise son angoisse et soutient sa guérison. Il sera le premier à employer le terme art-thérapie pour désigner cette pratique naissante. Mais bien avant lui, des psychiatres au 19e siècle avaient remarqué que leurs patients étaient plus calmes, après avoir fait de la peinture.
Pourtant, ce n’est qu’au milieu du XXᵉ siècle que l’art-thérapie prend véritablement forme comme discipline professionnelle. Aux États-Unis et au Royaume-Uni, elle s’enracine dans le sillage de la psychanalyse et s’extirpe du monopole du milieu médical. En Europe continentale, elle se développe au croisement de traditions philosophiques et psychiatriques diverses. En France, elle suit un chemin singulier, marqué par l’influence de l’art brut et de l’influence des hôpitaux.
Explorer cette histoire, c’est comprendre comment l’acte créatif a été reconnu comme curatif, et comment une profession s’est peu à peu développée à l’échelle internationale (et continue de le faire). C’est aussi reconnaître ce qui distingue l’art-thérapie professionnelle (art-thérapeutes formés pendant au moins trois ans, avec stages, thèse et supervision) des activités de loisir créatif qui peuplent l’internet.

Les pionnières américaines : Naumburg, Kramer et Cane
L’art-thérapie professionnelle telle que nous la connaissons aujourd’hui doit beaucoup aux États-Unis, où elle s’est structurée dès les années 1940 grâce à trois figures majeures : Margaret Naumburg, Edith Kramer et Florence Cane. Ces trois femmes ont posé les fondements théoriques et pratiques de la discipline.
Margaret Naumburg : l’art comme langage de l’inconscient
Margaret Naumburg est souvent considérée comme la « grand-mère » de l’art-thérapie américaine. Éducatrice et psychanalyste, elle fonde en 1914 la Walden School à New York, une institution pédagogique basée sur des principes psychanalytiques. Naumburg avait étudié avec des éducateurs comme John Dewey et Maria Montessori.
Naumburg développe une approche qu’elle nomme art-thérapie d’orientation dynamique. Pour elle, les images créées par les jeunes constituent un langage symbolique de l’inconscient, équivalent aux rêves décrits par Freud. Elle encourage les productions libres, puis encourage leur verbalisation. Ayant elle-même suivi à la fois une analyse freudienne et une analyse jungienne, elle intègre ces deux approches dans l’utilisation thérapeutique de l’art avec les enfants. Les balbutiements de l’art-thérapie plastique proviennent donc directement de la psychanalyse.
Edith Kramer : l’art comme thérapie en soi
Edith Kramer, artiste ayant fui Prague juste avant la Seconde Guerre mondiale, avait été exposée aux idées de Viktor Lowenfeld sur l’éducation artistique. Avant de quitter l’Europe, elle avait déjà perçu la valeur de l’art pour les enfants réfugiés à qui elle enseignait. En 1951, elle obtient un poste d’art-thérapeute à Wiltwyck, un internat pour enfants perturbés à New York. Son livre, Art as Therapy Children’s Community (1958), est inspiré par cette expérience.
La pensée de Kramer diffère de celle de Naumburg sur un point essentiel. Là où Naumburg voyait l’art comme un moyen de révéler l’inconscient et de faciliter le transfert en thérapie verbale, Kramer met l’accent sur le processus de création lui-même. Elle développe la notion de sublimation : transformer des émotions destructrices en une production constructive dotée d’une valeur esthétique. Pour elle, peindre, modeler ou coller n’a pas seulement valeur de symbole mais d’action thérapeutique directe.
Son approche, parfois résumée par l’expression « art as therapy » (l’art comme thérapie), insiste sur l’importance du cadre, du matériel et du processus créatif comme facteur de guérison. Kramer a appris la théorie analytique dans un milieu qui mettait l’accent sur la psychologie du moi.
Florence Cane : éveiller l’artiste en chacun
Florence Cane, sœur de Margaret Naumburg, était une professeure d’arts plastiques orientée vers la psychanalyse, à qui des psychiatres référaient des patients. À New York, elle a écrit un livre sur ses méthodes pour éveiller la créativité et promouvoir la guérison, intitulé The Artist in Each of Us (1951).
À partir de 1920, Florence Cane fut l’enseignante d’art à la Walden School. Son influence sur l’éducation artistique aux États-Unis et sur l’art-thérapie fut considérable. Elle avait elle-même été marquée par les méthodes de Franz Cizek, un enseignant viennois qui avait inventé le terme « Child Art » et encourageait les enfants à peindre et dessiner de manière naturelle une idée alors radicale.
Ces deux modèles : l’art comme langage de l’inconscient (Naumburg) et l’art comme processus de guérison (Kramer), marquent durablement la discipline et nourrissent encore aujourd’hui les formations américaines.
Un autre article de blogue développe l’histoire de ces trois pionnières de l’art-thérapie.

La professionnalisation de l’art-thérapie aux États-Unis
À partir des années 1950, l’art-thérapie s’organise progressivement aux États-Unis. Elinor Ulman crée en 1961 le Bulletin of Art Therapy, première revue du domaine. Elle avait rencontré le psychologue Bernard Levy, avec qui elle travaillait au DC General Hospital dans les années 1950. Levy l’aida à lancer la première revue dans le domaine ainsi que le premier programme de formation à l’Université George Washington.
En 1967, Myra Levick démarre le premier programme de formation supérieure en art-thérapie au Hahnemann Medical College de Philadelphie, posant les bases académiques du métier. Levick était une artiste travaillant dans un hôpital psychiatrique qui fut encadrée par le Dr Paul Fink, un psychiatre et psychanalyste. Ensemble, ils ont créé une formation de premier cycle, puis de niveau supérieur. Ils ont également contribué à lancer l’organisation nationale des art-thérapeutes en 1968.
En 1969, la fondation de l’American Art Therapy Association (AATA) marque un tournant décisif. L’association établit un code éthique, définit des standards de formation et publie un journal scientifique. Peu à peu, l’art-thérapie gagne une reconnaissance institutionnelle : des hôpitaux psychiatriques, des centres communautaires et des écoles engagent des art-thérapeutes diplômés. Aux États-Unis, elle se développe comme une profession réglementée de la santé mentale.
Il est important de noter que d’autres pionniers américains ont contribué à l’essor de la discipline. Mary Huntoon, par exemple, facilita des cours de peinture et de dessin pour des patients psychiatriques dès 1935 à 1937 à la Menninger Clinic au Kansas. Hanna Kwiatkowska, sculptrice polonaise, travailla de 1955 à 1957 à l’hôpital St. Elizabeth puis au National Institutes of Mental Health (1958-1980), où elle développa l’art-thérapie familiale.
Les débuts de l’art-thérapie au Royaume-Uni
Au Royaume-Uni, les psychanalystes Donald Winnicott et Mélanie Klein ont eu une grande influence sur les débuts de l’art-thérapie en valorisant la création plastique avec les enfants qu’ils traitaient dans leur travail.
En parallèle, l’art-thérapie suit sa propre trajectoire avec des patients. Adrian Hill, peintre et convalescent tuberculeux, popularise le terme art therapy dès 1945 dans son livre Art Versus Illness. Il a utilisé ce terme en 1942 pour décrire l’effet bienfaisant de la peinture faite durant sa convalescence dans un sanatorium. Invité à proposer des ateliers d’art à d’autres patients en convalescence, Hill devint un militant enthousiaste et énergique de la pratique de l’art pour la guérison. Par exemple, il accompagne un jeune aviateur canadien à l'article de la mort. Hill affirme qu'en encourageant ce jeune homme à s'essayer à l'aquarelle, il a en fait prolongé sa vie (1945, p. 59-63).
Ensuite, l’artiste Edward Adamson, qui est considéré comme le fondateur de l’art-thérapie britannique. À partir de 1946, il anime un atelier de peinture à l’hôpital psychiatrique de Netherne. Refusant d’interpréter ou de juger les œuvres, il offre un espace de création respectueux et recueille de nombreuses productions de patients, devenues aujourd’hui une collection importante.
Une autre pionnière en Grande-Bretagne fut H. Irène Champernowne, analyste jungienne qui fonda une communauté thérapeutique résidentielle autour des arts, qui a fonctionné de 1942 à 1967. L’art-thérapeute influencée par Jung, Edna May Lyddiatt a développé des studios dans plusieurs hôpitaux psychiatriques à partir de 1950. Dans son ouvrage, Spontaneous Painting and Modelling: A Practical Approach to Therapy (1971), Lyddiatt souligne sa réticence à interpréter les œuvres d'art de ses clients, estimant que de nombreux symboles étaient impossibles à traduire en mots et que la posture d'« analyse » pouvait limiter l'expression personnelle d'un client.
En 1964, la British Association of Art Therapists (BAAT) est fondée, posant les bases de la profession au Royaume-Uni. Le National Health Service (NHS) intègre progressivement des art-thérapeutes dans ses équipes de soins. Dès les années 1980, la profession est réglementée : pour exercer comme Art Therapist (ou Art Psychotherapist), un master accrédité est requis, reconnu par le Health and Care Professions Council. Le modèle britannique se distingue donc par une institutionnalisation intégrée dès le départ au système de santé publique.
L’art-thérapie au Canada : des pionniers visionnaires
L’art-thérapie a été introduite au Canada dans les années 1940 et 1950 par trois figures importantes: le Dr Martin Fischer, Selwyn et Irene Dewdney, et Marie Revai. Ces pionniers, influencés par la psychanalyse freudienne, ont chacun développé leur pratique de manière indépendante. Le Canada étant un pays très vaste, expliquant le fait que ces développements se soient faits en parallèle par région.
Le Dr Martin Fischer : art et psychiatrie à Toronto
Le Dr Martin Fischer, psychiatre d’origine viennoise, arrive au Canada en 1940 après la fuite du nazisme et les camps de concentration. Dans les années 1940, travaillant à l’hôpital psychiatrique de Lakeshore à Toronto, il offre un carnet de dessin et un crayon à un patient psychotique. Lorsque ce dernier revient avec le carnet entièrement rempli de dessins, Fischer observe que son agitation s’est considérablement réduite et s’intéresse à cette modalité pour accompagner ses patients.
Cela le conduit à proposer les arts dans le traitement psychiatrique, puis auprès des enfants à qui il se consacre particulièrement. En 1967, convaincu du pouvoir de l’art dans la guérison, Fischer fonde le Toronto Art Therapy Institute. Il y enseignait que l’expression créative spontanée et l’association libre constituaient une voie vers l’inconscient. Comme il le disait : « Laissez l’art parler de lui-même. Il n’a besoin d’aucune interférence. »
Selwyn et Irene Dewdney : l’art comme émancipation sociale
En 1949, Selwyn Dewdney, artiste, écrivain et explorateur, est invité au Westminster Veteran’s Hospital (London, Ontario) pour travailler avec des patients. Il reçoit alors le titre d’« art-thérapeute ». En 1954, Irene, également artiste, y rejoint son mari.
Les Dewdney voyaient les patients psychiatriques comme des personnes ayant besoin de reconnaissance sociale. Ils encourageaient l’utilisation de l’art comme véhicule d’émancipation, pour résister à la marginalisation et retrouver leur dignité. Après avoir constaté que la liberté totale de création pouvait submerger certains patients, ils élaborèrent une approche plus cadrée qui aidait à prendre du recul.
Au fil du temps, Irene Dewdney se mit à former (informellement) des art-thérapeutes dès les années 1970, ce qui conduisit à l’instauration d’un diplôme en art-thérapie à l’Université de Western Ontario en 1986.

Marie Revai : l’art comme outil diagnostique
Marie Revai, artiste hongroise, arrive à Montréal en 1951 après avoir fui l’invasion communiste de son pays. Elle enseigne les arts plastiques à des enfants défavorisés et travaille au musée d’art de Montréal. Cette expérience la conduit à être embauchée pour travailler avec des patients psychiatriques.
En 1957, Marie Revai dispose d’un atelier d’art à l’hôpital Allan Memorial Institute, un espace rempli de fleurs, de plantes, d’oiseaux et d’animaux, avec une approche « studio ». Elle s’intéresse particulièrement aux symboles exprimés dans l’art des personnes en psychose, à la qualité des œuvres durant la maladie et aux changements qui surviennent lors de la guérison. Son travail portait sur la détection de la psychose et la confirmation des diagnostics.
En 1967, Marie Revai est invitée à Paris pour donner une conférence à l’Association Internationale de Psychopathologie de l’Expression. Le moment décisif de son travail fut l’organisation d’une exposition comparant l’art des patients psychiatriques à l’art moderne. Cette exposition captiva Leah Sherman, directrice des Beaux-Arts de l’Université Concordia, ce qui mena à la création du programme de maîtrise en art-thérapie à Concordia de Montréal en 1983. (Il s’agit du même programme de maîtrise en art-thérapie suivi par Alice Albertini, dont elle a gradué en 2017).
La structuration de la profession au Canada
En 1977, le Dr Fischer fonde l’Association canadienne d’art-thérapie (ACAT/CATA). L’association commence à organiser des conférences annuelles et crée également une revue. Différentes associations voient le jour dans les différentes provinces canadiennes : la British Columbia Art Therapy Association est fondée en 1978, suivie de l’Ontario Art Therapy Association la même année (fondée par Irene Dewdney, Linda Nicholas et Bina Smith), puis de l’Association des art-thérapeutes du Québec en 1981.
Aujourd’hui, le Canada dispose de plusieurs programmes de formation reconnus. Le programme de maîtrise en art-thérapie de l’Université Concordia à Montréal, enseigné en anglais, est le plus ancien programme du pays. L’UQAT (Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue) offre la seule maîtrise en français. En 2024, un nouveau programme de doctorat en psychologie spécialité art-thérapie s’est ouvert à l’UQAM. D’autres programmes existent au Toronto Art Therapy Institute, à l’Université de Western Ontario, ainsi qu’en Colombie-Britannique.
L’art-thérapie en Europe : racines psychiatriques et artistiques
Bien avant que le terme « art-thérapie » n’existe, l’Europe a été un terrain fertile pour explorer le lien entre art et folie. Au début du XXᵉ siècle, des psychiatres européens commencent à collecter et analyser les œuvres de leurs patients, fascinés par leur puissance expressive.
Hans Prinzhorn et l’art des « aliénés »
En Allemagne, le Dr Hans Prinzhorn rassemble dès 1919 plus de 5 000 dessins, peintures et sculptures réalisées par des patients hospitalisés. Son ouvrage Bildnerei der Geisteskranken (1922) influence profondément le monde de l’art, notamment les surréalistes et Jean Dubuffet (avec l’art brut). Il ouvre aussi la voie à l’idée que la production plastique est plus qu’un symptôme : elle est une expression directe de la psyché.
En Suisse, Walter Morgenthaler publie en 1921 Ein Geisteskranker als Künstler sur Adolf Wölfli, aujourd’hui figure majeure de l’art brut. Ces études ne relèvent pas encore de l’art-thérapie proprement dite, mais elles posent une hypothèse clé : l’art révèle l’intérieur de l’être et mérite d’être pris au sérieux.

L’influence de Carl Gustav Jung
Carl Gustav Jung a joué un rôle majeur dans la reconnaissance thérapeutique de l’expression artistique. Pour Jung, les images créées spontanément dans les rêves ou par le dessin constituent un langage de l’inconscient, peuplé d’archétypes universels. Il a lui-même documenté sa propre confrontation avec son inconscient en créant des mandalas pour illustrer Le Livre rouge. Il identifiait le mandala comme un puissant archétype, un symbole universel représentant le Soi, apparaissant dans les rêves et les créations à des moments importants de la thérapie.
Dans les pays germanophones, l’art-thérapie se développe aussi dans le sillage du mouvement anthroposophique initié par Rudolf Steiner. Dès les années 1920, Steiner et Ita Wegman proposent une médecine intégrant l’art comme vecteur de guérison. Cette tradition se poursuit dans les cliniques anthroposophiques d’Allemagne, de Suisse et d’Autriche, et influence durablement l’art-thérapie européenne.
L’institutionnalisation européenne
À partir des années 1970, les pays européens se dotent d’associations nationales d’art-thérapie. Dans les pays scandinaves, l’art-thérapie s’intègre dès cette décennie dans les services de psychiatrie et d’éducation spécialisée. La Finlande ouvre son premier cursus universitaire en art-thérapie en 1989, suivie par la Suède en 1990. Aux Pays-Bas et en Belgique, des associations professionnelles apparaissent dans les années 1980.
En 2018, la création de la Fédération Européenne d’Art-Thérapie (EFAT) est lancée, basée à Bruxelles. L’EFAT rassemble aujourd’hui plus de vingt associations nationales et des centaines de membres individuels. Son objectif est d’unifier la profession en Europe, d’établir des standards communs de formation.
L’art-thérapie en France : un chemin singulier
La France a suivi une trajectoire particulière dans l’histoire de l’art-thérapie, parfois en marge des modèles anglo-saxons. Les premières traces de médiations artistiques apparaissent dans le contexte de la psychiatrie institutionnelle et de l’art brut.
L’art brut et la psychothérapie institutionnelle
Dans les années 1940, le peintre Jean Dubuffet s’enthousiasme pour les créations spontanées de patients psychotiques. Il forge le concept d’« art brut », qu’il valorise pour sa puissance expressive et son indépendance vis-à-vis des codes culturels. Cette approche, qui refuse de médicaliser la créativité des personnes souffrant de troubles psychiatriques, marquera durablement le regard français.
En parallèle, des psychiatres comme François Tosquelles et Jean Oury considèrent les ateliers d’art, de théâtre ou d’écriture comme outils pour restaurer le lien social et la subjectivité des patients. L’art n’est pas encore pensé comme une thérapie, mais comme un levier d’humanité au cœur de l’institution.
L'hôpital Sainte-Anne à Paris est une institution pionnière en France dans l'usage thérapeutique de l'art avec des patients, avec une collection d'art psychopathologique, constituée dès les années 1950. L'art-thérapie à Sainte-Anne se concentre sur le processus créatif (dessin, peinture, collage, modelage) plutôt que sur la valeur esthétique, aidant à l'expression de problématiques psychiques. Aujourd’hui, il existe des formations dont la directrice est la Docteure Anne Marie Dubois.
Dans les années 1960, le psychiatre Robert Volmat publie L’Art psychopathologique (1963) et contribue à la fondation de la Société Française de Psychopathologie de l’Expression et d’Art-Thérapie qui publie plusieurs revues.

Différentes écoles, différents points de vue
Le psychiatre et écrivain Jean-Pierre Klein est une figure centrale de l’histoire française de l’art-thérapie « toutes modalités ». Dans les années 1980, il promeut l’art-thérapie/dramathérapie comme champ à part entière. Homme de théâtre, il pratique surtout la dramathérapie, ce qui illustre une spécificité française : l’art-thérapie ne se limite pas aux arts plastiques, mais englobe toutes les modalités artistiques, contrairement à son appellation en Amérique et au Royaume-Uni.
En 1986, Klein fonde l’INECAT (Institut National d’Expression, de Création, d’Art et Thérapie), qui devient la première école à proposer un cursus professionnalisant. L’INECAT obtient plus tard une reconnaissance au RNCP (Répertoire National des Certifications Professionnelles). L’AFRATAPEM, fondée en 1981 à Tours (faculté de médecine), propose également des formations professionnalisantes et joue un rôle majeur dans le développement du métier d’art-thérapeute et la diffusion de l’art-thérapie en France.
En matière de reconnaissance universitaire, l’Université Paris Cité (anciennement Paris Descartes) propose un master officiel en art-thérapie, contribuant à asseoir la discipline comme formation académique capable de dialoguer avec les autres sciences humaines et médicales. À ce jour, c’est le seul programme qui délivre un master universitaire, compatible avec les programmes de formation aux États-Unis, Canada ou Royaume-Uni.
En France, il existe plusieurs écoles, associations, définitions et courants de l’art-thérapie. Le terme « art-thérapie » englobe d’ailleurs plusieurs modalités, comme la musicothérapie, la danse-thérapie, la dramathérapie. Et malheureusement, il y n’y a ni diplôme d’État, ni aucun consensus sur une définition ou formation unifiées du métier d’art-thérapeute.
Faits Saillants
- L’art-thérapie professionnelle s’est structurée au milieu du XXᵉ siècle grâce à des pionnières américaines (Margaret Naumburg, Edith Kramer, Florence Cane) qui ont posé ses fondements théoriques et pratiques.
- L’art-thérapie a pris naissance à partir de plusieurs courants : les hôpitaux psychiatriques, les œuvres d’art des « fous », les classes d’arts plastiques avec les enfants perturbés, l’influence de la psychanalyse et le constat que le processus créateur a un pouvoir curatif.
- L’institutionnalisation s’est faite progressivement : création de revues, programmes universitaires et associations nationales (AATA aux États-Unis en 1969, BAAT au Royaume-Uni en 1964, CATA au Canada en 1977).
- Au Canada, trois pionniers ont introduit l’art-thérapie dans les années 1940-1950 : le Dr Martin Fischer (Toronto), Selwyn et Irene Dewdney (London, Ontario), et Marie Revai (Montréal), chacun développant une approche distincte.
- Carl Gustav Jung a joué un rôle majeur dans la reconnaissance de l’expression artistique comme voie d’accès à l’inconscient. L’héritage de Sigmund Freud concerne les associations libres sur les images créées.
- L’art-thérapie professionnelle se distingue des activités de loisir par la présence de trois éléments essentiels : le client, l’art et l’art-thérapeute professionnel formé (minimum 3 ans de formation + stages + supervision).
- En Europe, la Fédération Européenne d’Art-Thérapie (EFAT) œuvre depuis 2018 à l’harmonisation des standards de formation et à la reconnaissance de la profession.

Conclusion
L’histoire de l’art-thérapie est faite de croisements, d’influences et de résistances. Des sanatoriums britanniques aux hôpitaux psychiatriques américains, des ateliers parisiens aux cliniques anthroposophiques suisses, l’acte créatif a progressivement été reconnu comme un outil de transformation psychique à part entière.
Aujourd’hui, partout dans le monde, l’art-thérapie s’affirme comme une discipline professionnelle rigoureuse, située à la croisée des sciences humaines, de la psychologie et des arts. Elle offre aux personnes en souffrance une voie d’expression et de transformation que la parole seule ne peut toujours atteindre.
Si des défis demeurent — harmonisation des formations, reconnaissance dans les politiques de santé, distinction claire avec les pratiques de loisir —, cette histoire témoigne d’une vérité profonde : l’être humain a toujours cherché à se soigner en créant. Et que, pour beaucoup, tracer une ligne, poser une couleur ou donner forme à une matière reste un chemin vers soi.
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Sites web, associations et écoles
AATA: https://arttherapy.org/
BAAT : https://baat.org/
EFAT : https://www.arttherapyfederation.eu/
CATA : https://www.canadianarttherapy.org/
AATQ : https://aatq.org/
Inecat : https://www.inecat.org/
Afratapem: https://art-therapie-tours.net/
Société française de psychopathologie de l’expression : https://www.sfpeat.com/
Centre d’étude et de l’expression : https://mahhsa.fr/formations-presentation/
Références bibliographiques
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Dubois, A.-M. (2013). Art-thérapie : Principes, méthodes et outils pratiques (2e éd.). Elsevier Masson.
Dubuffet, J. (1949). L’art brut préféré aux arts culturels. Galerie René Drouin.
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Jung, C. G. (1961/1989). Ma vie. Souvenirs, rêves et pensées. Gallimard.
Jung, C. G. (2009). Le Livre rouge. L’Iconoclaste.
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Klein, J.-P. (2009). Penser l’art-thérapie. Dunod.
Kramer, E. (1958). Art Therapy in a Children’s Community. Charles C Thomas.
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Lyddiatt, E. M. (1971). Spontaneous painting and modelling: A practical approach in therapy. Constable.
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Livres recommandés
- Ever, Angela (2010). Le grand livre de l’art-thérapie. Une référence en français, accessible et illustrée, qui montre comment le processus créatif en art‑thérapie permet de traverser des épreuves de vie, avec plusieurs études de cas.
- Junge, M. B. (2016). The Wiley Handbook of Art Therapy. Un ouvrage de référence couvrant l’histoire, les théories et les pratiques contemporaines de l’art-thérapie à l’échelle internationale.
- Hamel, J., & Labrèche, J. (2019). Art-thérapie. Ce livre présente les principes fondamentaux et les applications pratiques de l'art-thérapie, offrant une introduction accessible à cette modalité thérapeutique.
- Klein, J.-P. (2009). Penser l’art-thérapie. L’ouvrage de référence en français sur les fondements théoriques de l’art-thérapie, par l’un des pionniers français de la discipline.
- Kramer, E. (1971). Art as Therapy with Children. Un classique qui expose la vision de Kramer sur le processus créatif comme outil thérapeutique.
- Rubin, J. A. (2010). An Introduction to Art Therapy: Sources & Resources. Une introduction complète et accessible à l’art-thérapie, avec de nombreuses illustrations historiques et des témoignages de pionniers.