Éco art-thérapie : explorer les matériaux naturels en séance
Écrit par Alice Albertini, art-thérapeute MA.
Cet article porte sur l'art-thérapie à modalité plastique
« Souvent, les mains savent résoudre une énigme contre laquelle l'intellect a lutté en vain. »
— Carl Gustav Jung, La fonction transcendante
Introduction
Dans un atelier d'art-thérapie, on trouve habituellement des pastels, de la gouache, du papier et parfois un bloc d'argile. Il y a même du matériel recyclé, du tissu et de la laine. Ces fournitures ont fait leurs preuves. Elles font partie du kit de l'art-thérapeute à modalité plastique. Élargissons un peu notre champ d'application: un panier de cônes de pin, des feuilles d'érable encore souples, un pot de teinture violette faite avec du chou rouge. Ici du sable, des cailloux, des graines et des coquillages. Le registre d'expérience n'est plus le même.
C'est le terrain de l'éco art-thérapie. Cette approche, développée dans le monde anglophone au cours des dernières décennies, intègre la nature au processus thérapeutique. Elle peut le faire de trois façons : la nature comme sujet, comme cadre ou comme matériel à utiliser à l'intérieur. Cet article se concentre sur la troisième voie, souvent la plus accessible pour les art-thérapeutes qui travaillent en cabinet ou en institution.
Le choix d'un matériau de création n'est jamais anodin en art-thérapie professionnelle. Avec les matériaux naturels, cette dimension s'élargit. La personne ne se contente pas d'utiliser une matière : elle entre en relation avec un fragment du vivant.
Nous verrons d'abord ce que les matériaux naturels changent au processus créatif. Nous ferons ensuite le tour des grandes familles de matériaux, avant d'aborder la cueillette responsable, la sécurité et l'adaptation à chaque personne. Deux études de cas illustreront ces principes.
L'éco art-thérapie : trois portes d'entrée
L'éco art-thérapie est une forme d'art-thérapie qui fait de la nature une partenaire active.
Elle s'appuie sur l'écopsychologie, selon laquelle la santé psychique humaine est indissociable de la santé des milieux naturels.
Dans Eco-Art Therapy in Practice (2021), l'art-thérapeute américaine Amanda Alders Pike décrit trois approches complémentaires.
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Approche |
Principe |
Exemple |
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La nature comme sujet |
La nature devient le thème de la création |
Dessiner un arbre observé par la fenêtre |
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La nature comme matériau |
Les éléments naturels remplacent ou complètent les fournitures d'art |
Peindre avec une encre de baies |
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La nature comme cadre |
La séance se déroule à l'extérieur |
Créer une installation éphémère au bord d'une rivière |
Pike suggère aux praticien-nes de progresser par étapes : commencer par la nature comme sujet, intégrer ensuite les matériaux, puis sortir avec les client-es à l'extérieur, si cela se trouve à leur portée. Cette progression laisse le temps d'acquérir des connaissances écologiques et de gagner en confiance.
Une précision s'impose. Ramasser des feuilles au parc pour composer un mandala relève du loisir créatif ou du land art. L'activité peut être agréable et apaisante.
L'éco art-thérapie, elle, s'inscrit dans un cadre thérapeutique : objectifs cliniques, évaluation, relation avec un-e art-thérapeute formé-e et temps d'élaboration autour de l'œuvre. C'est la présence des trois éléments essentiels, le client, l'art et l'art-thérapeute, qui fait toute la différence.
Matériaux naturels : ce qu'ils changent au processus créatif
Un tube de gouache est plutôt prévisible. Une teinture de baies ne l'est pas. Sa couleur varie selon la saison, la maturité du fruit et le temps d'infusion. Une feuille séchée peut se briser sous le pinceau. Cette imprévisibilité passe souvent pour un inconvénient. En art-thérapie, elle devient une inspiration et le prétexte à l'exploration. Les enfants en particuliers, qui ne sont pas familliers avec la nature, peuvent beaucoup en bénéficier.
L'engagement sensoriel. Les matériaux naturels ont une odeur, une température, un poids, une texture irrégulière. Ils sollicitent les sens bien plus que les fournitures industrielles. Pike (2021) rappelle que la fraîcheur de l'argile humide et l'odeur de la terre ramènent la personne dans l'ici et maintenant.
La relation. Theresa Sweeney, Ph. D., autrice de Eco-Art Therapy: Creative Activities that Let Earth Teach (2013), invite les participant-es à demander symboliquement la permission d'un lieu ou d'un élément naturel avant de le prélever. Cette attention s'aligne avec les traditions autochtones, qui ont pour mentalité de cultiver la réciprocité envers la nature qui les soutient. Si une résistance se fait sentir, on laisse l'élément en place. Ce geste simple transforme le matériau en interlocuteur. Le rapport de consommation cède la place au respect.
L'impermanence. Les fleurs fanent, les feuilles brunissent, l'argile crue se fissure. L'œuvre évolue d'elle-même au fil du temps. Pour certaines personnes, cette transformation fait écho à des thèmes de deuil, de changement ou de lâcher-prise. C'est aussi la reconnaissance du temps qui passe et que rien ne reste toujours éternel.
L'accessibilité. L'art-thérapeute Pamela Whitaker (2010) souligne que de nombreux matériaux se trouvent gratuitement dans l'environnement : sable, argile, coquillages, pommes de pin, plumes, lichens, écorces ou paille. Pike (2021) rapporte qu'un sac de onze pommes, matériau principal d'une activité de sculpture étalée sur dix séances, lui a coûté environ quatre dollars. Une pâte à modeler du commerce lui aurait coûté plus cher.
Panorama des matériaux naturels en art-thérapie
Chaque famille de matériaux ouvre un registre sensoriel et symbolique différent.
La terre, l'argile et le sable
L'argile est sans doute le matériau naturel le plus connu en art-thérapie plastique. Malléable, elle accepte le geste hésitant comme le geste énergique. Elle se creuse, s'assemble et se reprend d'une séance à l'autre. La terre et la boue offrent une expérience plus brute encore, proche des jeux salissants de la petite enfance.
Le sable permet de dessiner au sol, de créer des mandalas ou des collages texturés. Les enfants savent bien quoi créer à la plage. Pike (2021) propose une activité inspirée des dessins sur sable du Vanuatu. La personne trace quatre zones avec un bâton et y représente différentes émotions. Elle photographie ensuite l'œuvre, puis l'efface par des gestes lents. L'impermanence de la création devient une expérience vécue de manière corporelle.
Les pierres et les galets
Les pierres apportent poids, solidité et ancrage. Froides au départ, elles se réchauffent dans la main. On aime les ramasser ou les déplacer lors de nos promenades. On peut les empiler, les peindre ou y inscrire un mot. Elles rappellent l'ingéniosité du petit poucet pour retrouver son chemin dans la forêt. Avec la structure du Continuum des thérapies expressives sur les effets des matériaux, la résistance des pierres en fait des matériaux structurants, qui favorisent l'ancrage plutôt que le débordement émotionnel (Hinz, 2009).
Le bois, les branches et les écorces
Les branches servent à construire des cadres, des structures ou des abris miniatures. Il est facile à trouver dans les bois. L'écorce peut servir de surface de peinture ou d'élément de sculpture. Le charbon de bois et la cendre remplacent le fusain. Une brindille taillée en pointe, puis trempée une trentaine de minutes dans l'eau, se transforme même en plume à encre (Pike, 2021). Il y a énormément de choses que l'on peut faire avec le bois.
Les feuilles, les fleurs, les graines et les fruits
C'est la famille la plus riche en couleurs. Celle qu'on peut aller cueillir dans le parc ou le jardin. Les feuilles fraîches se prêtent à l'impression, au frottage et au collage. Les pétales, les graines et les gousses composent des mandalas. Les fruits et les légumes deviennent tampons ou sculptures. Tout peut ensuite, être envoyé au compost. Pike décrit notamment la fabrication de poupées-pommes, une tradition d'art populaire qui consiste à sculpter un visage dans une pomme avant de la faire sécher.
Les fibres et les matières à tisser
Les herbes hautes, les tiges de plantes grimpantes, la paille et le jonc se tressent et se tissent. Le tissage engage la motricité fine, la patience et un rythme apaisant. Ce processus technique reste indulgent : une erreur se corrige facilement. Ce sont des savoirs traditionnels qui peuvent être remis au goût du jour.
L'eau
L'eau est à la fois matériau, outil et métaphore. Elle dilue les pigments, assouplit les fibres, l'argile et révèle les couleurs. Elle peut aussi symboliser le passage, la purification ou ce qui s'écoule.

Encadré : fabriquer ses propres fournitures
Amanda Alders Pike (2021) propose un équivalent naturel pour presque chaque fourniture d'art.
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Fourniture conventionnelle |
Équivalent naturel |
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Crayon, fusain |
Charbon de bois, cendre, branche carbonisée |
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Encre et plume |
Encre de baies, de thé ou de pelures d'oignon ; brindille taillée, aiguille de pin |
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Peinture |
Teinture végétale mêlée à de l'eau, à de l'huile de lin ou à de la fécule de maïs |
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Pinceau |
Aiguilles de pin, fanes de fenouil, têtes de fleurs |
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Pastels gras |
Cire d'abeille fondue dans une huile infusée de pigments |
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Colle |
Sève, latex végétal, cire d'abeille |
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Paillettes |
Sable de quartz |
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Ficelle |
Tiges de plantes grimpantes séchées et effeuillées |
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Étude de cas : tisser pour réparer un lien
Étude de cas : le tissage et les galets de rivière
Profil : Nathalie, 42 ans, et sa fille Léa, 11 ans, en conflit autour de l'hygiène de Léa.
Contexte : Au premier rendez-vous, Nathalie décrit sa fille comme difficile et obstinée. En séance individuelle, Léa se montre pourtant ouverte et engagée. Plus tard, Nathalie confie en pleurant qu'elle se sent rejetée par sa fille depuis la naissance, lorsque le nourrisson a refusé le sein.
Parcours en art-thérapie : L'art-thérapeute propose des séances à l'extérieur. La nature offre des exemples concrets d'une imperfection vivante. Mère et fille récoltent ensemble des matériaux, une expérience nouvelle et positive. Chacune tisse ensuite son propre contenant, côte à côte. Ces paniers symbolisent deux vies reliées mais distinctes. Elles les remplissent de galets de rivière, sur lesquels elles dessinent des stratégies pour désamorcer les conflits. L'art-thérapeute complète le travail par de la psychoéducation sur la résolution de conflits.
Résultats observés : Le tissage, technique mais indulgent, a permis d'aborder le perfectionnisme de la mère sans confrontation directe. La métaphore de l'eau qui polit la pierre a ouvert un dialogue sur la douceur et la constance. La relation entre mère et fille a gagné en authenticité et en honnêteté.
(Adapté de Amanda Alders Pike, Eco-Art Therapy in Practice, 2021)
Cueillette et sécurité : les précautions essentielles
Naturel ne veut pas dire inoffensif. L'art-thérapeute doit donc identifier chaque plante avec certitude et vérifier les allergies ou contre-indications avant la séance.
La menthe fait figure de plante idéale pour débuter. La plupart des gens savent déjà s'ils y sont allergiques, grâce au dentifrice. Elle pousse facilement dans un bocal d'eau, se prête au frottage et stimule l'odorat (Pike, 2021).
La cueillette demande aussi une éthique. Pike recommande la règle du « un sur dix » : ne prélever qu'une plante pour dix présentes sur un même site. Elle suggère de privilégier les plantes envahissantes, dont la récolte contribue à rétablir l'équilibre des écosystèmes. Il faut également respecter la réglementation des parcs et des aires protégées avant de faire une cueillette.
Enfin, un matériau n'est jamais neutre sur le plan social. Pike raconte avoir apporté un sac de pommes pour une activité créative avec un groupe d'adolescent-es. Avant même d'atteindre son bureau, les jeunes les avaient toutes réclamées pour les manger. Plusieurs vivaient de l'insécurité alimentaire. Utiliser de la nourriture comme matériau exige donc une sensibilité au contexte de vie des personnes accompagnées.
Côté pratique, quelques gestes simples facilitent la conservation des matériaux naturels pour les séances : congeler les teintures dans un bac à glaçons, sécher fleurs et feuilles dans du gel de silice, ranger les trouvailles dans des bocaux étiquetés (Pike, 2021).
Adapter le matériau à la personne : les apports du CTE
Tous les matériaux naturels ne produisent pas le même effet sur la personne qui crée. Pour s'orienter, l'art-thérapeute peut s'appuyer sur le Continuum des thérapies expressives (CTE). Ce modèle a été proposé par Sandra Kagin et Vija Lusebrink (1978), puis développé par Lisa Hinz (2009).
Avec ce modèle, l'art-thérapeute professionnel-le apprend l'effet des matériaux sur la personne et peut proposer et choisir différentes variétés, selon les besoins de la personne accompagnée.
Nous l'avons présenté en détail dans l'article La créativité et le continuum des thérapies expressives.
Du fluide au résistant : l'effet du matériau sur les émotions
Le CTE classe les médiums sur un continuum qui va du fluide au résistant. Les matériaux résistants possèdent une structure propre : il faut exercer une pression pour les travailler, et ils résistent à cette pression. Le crayon, les feutres et le bois en sont des exemples. Les matériaux fluides, à l'inverse, coulent facilement pendant le processus créatif, comme l'aquarelle ou l'encre. Selon Kagin et Lusebrink, les médiums fluides tendent à susciter des réponses émotionnelles, et les médiums résistants des réponses cognitives (Hinz, 2009, p. 30-32).
Hinz précise que plus un médium est fluide, plus l'expérience créative a de chances d'éveiller des émotions. Les matériaux fluides sont rapides : ils remplissent vite la surface et laissent peu de temps pour réfléchir pendant le geste (Hinz, 2009, p. 106). Les matériaux résistants, plus structurés et plus complexes, demandent davantage d'étapes et d'outils. Ils mobilisent donc plutôt la pensée, la planification et la résolution de problèmes (Hinz, 2009, p. 130). Choisir les matériaux pour la séances, doit donc se faire selon les différents défis que les clients vivent, et ce qui les aideront à explorer plus loin que leurs habitudes.
Transposée aux matériaux naturels, cette grille ajoutent de nouvelles possibilités:
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Pôle fluide |
Pôle résistant |
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Exemples naturels |
Eau colorée, encres de baies, boue, argile humide |
Pierre, bois, branches, écorce sèche |
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Effet principal |
Éveille et libère les émotions |
Apporte structure et contenance, mobilise la réflexion |
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Rythme du geste |
Rapide, spontané |
Lent, demande effort et précision |
Doser la fluidité : une responsabilité clinique
La fluidité n'est pas sans risque. Hinz rappelle une observation d'Edith Kramer : certains enfants qui dessinent avec aisance voient leur production régresser dès qu'ils utilisent la peinture. Ces enfants contrôlent souvent leurs émotions par l'intellect et peuvent se sentir submergés au contact d'un médium fluide (Hinz, 2009). Pour contenir l'expression émotionnelle, l'art-thérapeute peut réduire le format ou choisir un matériau plus résistant.
Le CTE distingue aussi les matériaux limités par leurs frontières physiques de ceux limités par la quantité disponible. Une pierre ou un morceau de bois imposent leurs dimensions : l'énergie ne peut se déployer au-delà. La peinture, au contraire, peut être ajoutée sans fin et amplifier l'expression (Hinz, 2009). Le sable, la terre ou les feuilles mortes, disponibles en abondance, se rapprochent de cette seconde catégorie.
Enfin, le passage d'un pôle à l'autre se fait progressivement. Une préférence marquée pour les médiums résistants peut indiquer que la personne s'appuie surtout sur la cognition et tient ses émotions à distance (Hinz, 2009). Il serait tentant de lui proposer d'emblée une aquarelle. Hinz recommande pourtant de commencer avec les matériaux familiers : imposer trop tôt un médium fluide peut provoquer une détresse (Hinz, 2009). Une personne anxieuse et débordée tirera souvent profit d'un galet unique à peindre. Une personne très contrôlante pourra passer, séance après séance, du crayon aux pastels, puis en petite quantité aux encres végétales.
La dimension symbolique compte aussi. Selon Pike (2021), une plante qui pousse peut évoquer la résilience, tandis qu'une feuille en décomposition invite à réfléchir au deuil. Mais le sens d'un symbole appartient toujours à la personne. L'art-thérapeute ouvre le dialogue sans imposer d'interprétation.
Cette connaissance des effets des matériaux est importante, comme compétence pour l'art-thérapeute. Comprendre les propriétés de chaque médium et ses effets relève d'une responsabilité clinique qui ne s'improvise pas.
Étude de cas : l'argile comme pont vers l'indicible
Étude de cas : l'Homme-Pingouin
Profil : Théo, 9 ans, récemment diagnostiqué avec un TDAH.
Contexte : Théo est orienté par l'école pour des difficultés de concentration et de faibles résultats scolaires. La médication ne produit pas d'amélioration notable. L'évaluation révèle une situation familiale complexe : ses parents sont séparés depuis ses cinq ans et ses contacts téléphoniques avec sa mère, qui vit loin, sont rares et imprévisibles. Le suivi combine art-thérapie, jeu thérapeutique et métaphores tirées de la nature. La salle de jeu contient des sables, des pierres brutes et divers éléments naturels. Pour l'art-thérapeute, l'argile, issue de la pierre et du sable, participe au cycle vivant de la Terre.
Parcours en art-thérapie : Dans une phase avancée du suivi, Théo arrive avec une bouteille vide et demande l'argile. Il la modèle en silence autour de la bouteille, pendant que l'art-thérapeute reste présente sans intervenir. Il annonce avoir créé un pingouin, qu'il baptise « l'Homme-Pingouin ». La thérapeute l'invite à imaginer ce que la figurine lui dirait, selon une technique de dialogue inspirée de la Gestalt. Théo répond qu'elle affirmerait que sa mère ne l'aime pas. Le dialogue se poursuit entre l'enfant et sa création, jusqu'à ce qu'il exprime, en pleurant, qu'il a parfois l'impression de ne pas avoir de mère.
Résultats observés : C'est la première fois que Théo verbalise ce sentiment d'abandon. L'art-thérapeute y voit un tournant du suivi. L'expérience renforce le lien de confiance et offre à l'enfant une expérience émotionnelle corrective. L'argile a permis de donner forme à une douleur que les mots seuls ne parvenaient pas à atteindre.
(Adapté de Janet A. Courtney, « The Art of Utilizing the Metaphorical Elements of Nature as "Co-Therapist" in Ecopsychology Play Therapy », dans A. Kopytin et M. Rugh (dir.), Environmental Expressive Therapies, 2017)
Faits saillants
- L'éco art-thérapie intègre la nature de trois façons : comme sujet, comme matériau ou comme cadre de la séance.
- Les matériaux naturels engagent davantage les sens, introduisent l'imprévisibilité et invitent à une relation respectueuse avec le vivant.
- Presque chaque fourniture d'art a un équivalent naturel : encres de baies, pinceaux en aiguilles de pin, pastels à la cire d'abeille, colles de sève.
- Naturel ne signifie pas sans danger : identification des plantes, allergies, risque d'ingestion et cueillette responsable sont incontournables.
- Selon le Continuum des thérapies expressives, les matériaux fluides (eau, encres, argile humide) éveillent les émotions, tandis que les matériaux résistants (pierre, bois, écorce) favorisent la structure et la réflexion.
- L'éco art-thérapie demeure une thérapie : elle exige l'accompagnement d'un-e art-thérapeute formé-e doté d'une éthique.
Conclusion
Un cône de pin, une poignée d'argile, un bocal de teinture naturelle. Ces matériaux modestes rappellent que la créativité humaine s'est d'abord exprimée avec ce que la Terre offrait. Les premières peintures rupestres ont été réalisées avec de l'ocre et du charbon de bois.
En réintroduisant ces matières dans la séance, l'éco art-thérapie ne se contente pas d'élargir la palette de l'art-thérapeute. Elle restaure un lien que la vie urbaine et numérique a souvent déconnecté. La personne qui façonne la terre, tresse des herbes ou compose avec des graines fait l'expérience concrète de son appartenance au vivant. Ce qu'elle transforme dans la matière, elle le transforme aussi en elle.
Cette approche soulève également des questions pour l'avenir de la profession. Comment former les art-thérapeutes francophones à des pratiques encore documentées presque exclusivement en anglais? Comment accompagner l'éco-anxiété, de plus en plus présente dans les cabinets? L'éco art-thérapie ouvre un champ de recherche et de pratique fertile, qui ne demande qu'à être cultivé avec rigueur et curiosité.
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- une fiche de préparation de séance et un formulaire de consentement éclairé adapté à la thérapie en extérieur.
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Références bibliographiques
Courtney, J. A. (2017). The art of utilizing the metaphorical elements of nature as "co-therapist" in ecopsychology play therapy. Dans A. Kopytin & M. Rugh (dir.), Environmental expressive therapies: Nature-assisted theory and practice (p. 100–122). Routledge.
Hinz, L. D. (2009). Expressive therapies continuum: A framework for using art in therapy. Routledge.
Kagin, S. L., & Lusebrink, V. B. (1978). The expressive therapies continuum. Art Psychotherapy, 5(4), 171–180.
Kopytin, A., & Rugh, M. (dir.). (2017). Environmental expressive therapies: Nature-assisted theory and practice. Routledge.
Kramer, E. (1979). Childhood and art therapy: Notes on theory and application. Schocken Books.
Pike, A. A. (2021). Eco-art therapy in practice. Routledge.
Sweeney, T. (2013). Eco-art therapy: Creative activities that let earth teach. Autoédition.
Whitaker, P. (2010). Groundswell: The nature and landscape of art therapy. Dans C. H. Moon (dir.), Materials and media in art therapy: Critical understandings of diverse artistic vocabularies (p. 119–135). Routledge.
Livres recommandés
Eco-Art Therapy in Practice — Amanda Alders Pike (Routledge, 2021)
Un guide clinique très concret : jardin de ressources, fabrication de fournitures naturelles, protocoles détaillés et considérations éthiques.
Environmental Expressive Therapies: Nature-Assisted Theory and Practice — Alexander Kopytin et Madeline Rugh (dir.) (Routledge, 2017)
Un ouvrage collectif qui réunit fondements théoriques et pratiques des thérapies expressives assistées par la nature, avec de nombreuses études de cas.
Nature-Based Expressive Arts Therapy — Sally Atkins et Melia Snyder (Jessica Kingsley Publishers, 2018)
Une approche intermodale qui relie arts expressifs et écothérapie, ancrée dans l'expérience sensorielle du lieu.
Eco-Art Therapy: Creative Activities that Let Earth Teach — Theresa Sweeney (2013)
Un recueil d'activités qui invite à entrer en relation avec la nature par la création et la réflexion personnelle.
Expressive Therapies Continuum: A Framework for Using Art in Therapy — Lisa D. Hinz (Routledge, 2009)
L'ouvrage de référence pour comprendre comment les matériaux sollicitent les différents niveaux de traitement de l'information.
La land-art thérapie, c'est parti ! — J. Dikann (Jouvence, 2017)
Un petit guide accessible en français pour découvrir la création éphémère en nature dans une perspective de mieux-être.




